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Une découverte ethnologique

Au revoir M. Pignero

Travailler avec le grand-âge c'est parfois, après l'été, découvrir que certains amis sont partis.

Je veux vous partager un article plein de malice, rédigé par l'un d'entre eux, Marc Pignero.

Marc s'était découvert une vocation de rédacteur en chef après avoir emménagé en maison de retraite et se définissait lui-même comme étant, depuis toujours, un "agitateur d'idées".

Il rédigeait souvent des rubriques posthumes pour ses voisins de couloirs, alors je pense que cela lui ferait plaisir de se savoir lu après son départ.

Portrait de Marc Pignero, par Margaux Dufau

Une découverte ethnologique

Marc Pignero, 2017

Nos lecteurs savent que l'espèce humaine a connu plusieurs époques d'évolution, depuis l'homo erectus (non, mesdames, c'est "qui se tient debout") jusqu'à l'homo sapiens sapiens (non, messieurs, il ne sait pas tout, "il sait qu'il sait").

Eh bien, nous venons de découvrir dans une caverne du Parisis, un vestige différent que nous appellerons "l'homo ehpadus".

Cette peuplade d'âge avancé semble avoir été réunie là pour y vivre éternellement : chacun de ses membres a un mode de vie très régulier, encadré, aidé, soigné, par une foule d'aides appartenant à une espèce très mobile "l'homo soignantus".

L'homo ehpadus est perpétuellement insatisfait, il se plaint sans cesse, soit de lui-même (il entend mal, n'y voit plus, il a mal aux dents, aux pieds, aux reins, aux jambes,...) soit des services qu'il a trop attendu (l'ascenseur, les repas, etc.) soit de la qualité de ces repas.

De plus, des psysoignantus s'occupent des sujets les plus mécontents.

L'homo ehpadus vit dans des cagnas identiques, que chacun appelle "ma chambre", décorée de vestiges de sa vie antérieure. Il s'y réfugie pour y dormir (nuit ou sieste), ou pour regarder la télé le soir, qu'il va voir le jour dans le salon d'étage.

Cette chambre est dotée d'un instrument symbolique très significatif, la "kitchenette" : il ne s'en sert jamais, il pourrait s'en servir et être autonome, mais il préfère être dépendant, c'est sa liberté (très importante dans l'espèce francilienne).

La chambre comporte une salle de bains, à porte coulissante très commode, où le siège est pourvu de barres, où le lavabo est à hauteur normale pour les ehpadus debout, trop haut pour les roulants.

Car les homo ehpadus circulent soit à pied, avec ou sans canne, ou avec déambulateur à quatre pieds, deux ou quatre roues, soit en fauteuil roulant autonome, poussé ou électrique.

Cette énumération explique l'un des principaux problèmes de l'homo ehpadus, la circulation urbaine : encombrements aux portes, aux ascenseurs, aux places en salle à manger, ou aux salons, pieds effleurés, protestations qui entretiennent la mauvaise humeur.

Heureusement, l'homo ehpadus reçoit des visites de ses enfants, en familles mono ou multi parentales, qui le comblent d'encouragements et de sourires, alors qu'ils ne font plus partie de la même espèce, du fait d'une récente mutation qui en a fait des homo Internetis.

Tous munis de portables, d'ardoises, de tablettes, sont appelés par des sonneries (et dès lors se mettent à tourner en rond), regardent leurs mails, en envoient, c'est urgent.

Ils ne sont plus présents, ils sont absents, c'est la Mondialisations, dont l'homo ehpadus est la victime.

Pour le consoler, ses petits enfants lui montrent des photos prises dans des festivités où ils ont retrouvé leurs "potes" (une espèce nouvelle?) et finalement le photographient avec leur téléphone. Les jeunes "branchés" appellent ça un selfie.

Dès lors, l'homo ehpadus est "en ligne", expression bizarre puisqu'il n'y a plus de lignes mais des ondes.

L'ehpadus se conforte dans l'idée que ce n'est pas lui, mais les autres, qui ont perdu la tête.

Margaux Dufau
Directrice de l'association LES ASTROLIENS

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